Anna Karénine (l'intégrale, Tome 1 & 2). León Tolstoi
Чтение книги онлайн.
Читать онлайн книгу Anna Karénine (l'intégrale, Tome 1 & 2) - León Tolstoi страница 18
— Comment l’entends-tu?
— J’entends que ce n’est pas seulement qu’elle t’aime, mais elle assure que Kitty sera ta femme.»
En entendant ces mots, le visage de Levine rayonna d’un sourire bien voisin de l’attendrissement.
«Elle dit cela! S’écria-t-il. J’ai toujours pensé que ta femme était un ange. Mais assez, assez parler, dit-il en se levant.
— Reste donc assis.»
Levine ne tenait plus en place; il fit deux ou trois fois le tour de la chambre de son pas ferme, en clignant des yeux pour dissimuler des larmes, et se remit à table un peu calmé.
«Comprends-moi, dit-il; ce n’est pas de l’amour: j’ai été amoureux, mais ce n’était pas cela. C’est plus qu’un sentiment: c’est une force intérieure qui me possède. Je suis parti parce que j’avais décidé qu’un bonheur semblable ne pouvait exister, il n’aurait rien eu d’humain! Mais j’ai eu beau lutter contre moi-même, je sens que toute ma vie est là. Il faut que cela se décide!
— Mais pourquoi es-tu parti?
— Ah! Si tu savais que de pensées se pressent dans ma tête, que de choses je voudrais te demander! Écoute. Tu ne peux te figurer le service que tu m’as rendu; je suis si heureux que j’en deviens égoïste, j’oublie tout! Et cependant j’ai appris aujourd’hui que mon frère Nicolas, tu sais, est ici, et je l’ai oublié! Il me semble que lui aussi doit être heureux. C’est comme une folie… Mais une chose me paraît terrible: toi qui es marié, tu dois connaître ce sentiment… nous déjà vieux, avec un passé, non pas d’amour mais de péché, n’est-il pas terrible que nous osions approcher d’un être pur, innocent? N’est-ce pas affreux? Et n’est-il pas juste que je me trouve indigne?
— Je ne crois pas que tu aies grand’chose à te reprocher.
— Et cependant, dit Levine, en repassant ma vie avec dégoût, je tremble, je maudis, je me plains amèrement, oui…»
— Que veux-tu! Le monde est ainsi fait, dit Oblonsky.
— Il n’y a qu’une consolation, celle de cette prière que j’ai toujours aimée: «Pardonne-nous selon la grandeur de ta «miséricorde, et non selon nos mérites.» Ce n’est qu’ainsi qu’elle peut me pardonner.»
XI
Levine vida son verre, et pendant quelques instants les deux amis gardèrent le silence.
«Je dois encore te dire une chose. Tu connais Wronsky? Demanda Stépane Arcadiévitch à Levine.
— Non, pourquoi cette question?
— Donne encore une bouteille, dit Oblonsky au Tatare qui remplissait leurs verres. C’est que Wronsky est un de tes rivaux.
— Qu’est-ce que Wronsky? Demanda Levine dont la physionomie, tout à l’heure si juvénilement enthousiaste, n’exprima plus que le mécontentement.
— Wronsky est un des fils du comte Cyrille Wronsky et l’un des plus beaux échantillons de la jeunesse dorée de Pétersbourg. Je l’ai connu à Tver, quand j’étais au service; il y venait pour le recrutement. Il est immensément riche, beau, aide de camp de l’Empereur, il a de belles relations, et, malgré tout, c’est un bon garçon. D’après ce que j’ai vu de lui, c’est même plus qu’un bon garçon, il est instruit et intelligent; c’est un homme qui ira loin.»
Levine se rembrunissait et se taisait.
«Eh bien, il est apparu peu après ton départ et, d’après ce qu’on dit, s’est épris de Kitty; tu comprends que la mère…
— Pardonne-moi, mais je ne comprends rien, – répondit Levine en s’assombrissant de plus en plus. La pensée de Nicolas lui revint aussitôt avec le remords d’avoir pu l’oublier.
— Attends donc, dit Stépane Arcadiévitch en lui touchant le bras tout en souriant: je t’ai dit ce que je savais, mais je répète que, selon moi, dans cette affaire délicate les chances sont pour toi.»
Levine pâlit et s’appuya au dossier de sa chaise.
«Pourquoi n’es-tu jamais venu chasser chez moi comme tu me l’avais promis? Viens au printemps,» dit-il tout à coup.
Il se repentait maintenant du fond du cœur d’avoir entamé cette conversation avec Oblonsky; ses sentiments les plus intimes étaient blessés de ce qu’il venait d’apprendre sur les prétentions rivales d’un officier de Pétersbourg, aussi bien que des conseils et des suppositions de Stépane Arcadiévitch. Celui-ci comprit ce qui se passait dans l’âme de son ami et sourit.
«Je viendrai un jour ou l’autre; mais, vois-tu, frère, les femmes sont le ressort qui fait tout mouvoir en ce monde. Mon affaire à moi est mauvaise, très mauvaise, et tout cela à cause des femmes! Donne-moi franchement ton avis, continua-t-il en tenant un cigare d’une main et son verre de l’autre.
— Sur quoi veux-tu mon avis?
— Voici: Supposons que tu sois marié, que tu aimes ta femme, et que tu te sois laissé entraîner par une autre femme.
— Excuse-moi, mais je ne comprends rien à cela; c’est pour moi, comme si, en sortant de dîner, je volais un pain en passant devant une boulangerie.»
Les yeux de Stépane Arcadiévitch brillèrent plus encore que de coutume.
«Pourquoi pas? Le pain frais sent quelquefois si bon qu’on peut ne pas avoir la force de résister à la tentation.
Himmlisch war’s wenn ich bezwang
Meine irdische Begier
Aber wenn mir’s nicht gelang
Hatt! Ich auch ein gross Plaisir.
Et en disant ces vers Oblonsky sourit finement. Levine ne put s’empêcher d’en faire autant.
«Trêve de plaisanteries, continua Oblonsky, suppose une femme charmante, modeste, aimante, qui a tout sacrifié, qu’on sait pauvre et isolée: faut-il l’abandonner, maintenant que le mal est fait? Mettons qu’il soit nécessaire de rompre pour ne pas troubler la vie de famille, mais ne faut-il pas en avoir pitié? Lui adoucir la séparation? Penser à son avenir?
— Pardon, mais tu sais que, pour moi, les femmes se divisent en deux classes, ou, pour mieux dire, il y a des femmes et des… Je n’ai jamais rencontré de belles repenties; mais des créatures comme cette Française du comptoir avec ses frisons me répugnent, et toutes les femmes tombées aussi.
— Et l’Évangile, qu’en fais-tu?
— Laisse-moi tranquille avec ton Évangile. Jamais le Christ n’aurait prononcé ces paroles s’il avait su le mauvais usage qu’on en ferait; c’est tout ce qu’on a retenu