La Daniella, Vol. II. Жорж Санд
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– Eh! vraiment, non, dit-il; mais, quand même j'y aurais été, ce n'est ni moi, ni Olivia, ni ma soeur Mariuccia qui aurions pu nous charger de veiller sur vous et de vous empêcher de mourir de faim. Ces deux femmes sont trop surveillées dans ce moment-ci; et, quant à moi, je suis un pauvre homme trop assujetti à la règle de son ordre. Croyez-moi, Tartaglia est l'ami qu'il vous fallait, et il ne sera jamais arrêté en venant vous voir, lui!
– Ah! ah! et pourquoi cela?
– Je ne sais pas, mais c'est ainsi. Tout le monde le connaît, et il est bien avec tout le monde.
– Même avec la police?
– Eh! chi lo sa! répondit le moine, du même ton que prenait sa soeur Mariuccia quand elle voulait dire: «Ne m'en demandez pas davantage, je ne veux pas le savoir.»
Tout en prenant le café, j'essayai de me distraire de mes préoccupations en faisant la conversation avec ce moine. Je fus surpris de sa nullité et même de sa stupidité. D'après les avertissements qu'il avait su donner à sa famille à propos de moi, et d'après la visite généreuse qu'il me faisait en ce moment, je devais le croire pénétrant, hardi et actif. Rien de tout cela! Il est ignorant, timide et paresseux. En outre, il est dépourvu de toute notion, même élémentaire, sur quoi que ce soit au monde, et complètement abruti par la règle de son ordre et par la mendicité. C'est pourtant une bonne et douce créature, qui n'a conservé de facultés aimantes que pour sa soeur et pour sa nièce, et qui, malgré la sincérité de sa dévotion, manquera tant qu'elles voudront à l'esprit de corps monastique pour les servir et les obliger; mais son ineptie doit rendre son assistance à peu près nulle. Sa cervelle est une tête de pavot percée de trous, par où, depuis longtemps, le vent a fait tomber toute la graine. Il n'a ni ordre dans les idées, ni mémoire, ni lucidité sur aucun sujet. Il sait à peine le nom, l'âge et la profession des êtres avec lesquels il se trouve en relations fréquentes, et quand, par hasard, il s'en souvient, il en est si enchanté qu'il répète son dire cinq ou six fois avec une complaisance hébétée. Quant à la nature qui l'environne et dont il vante, à tout propos, la beauté et la fertilité par un phrase banale stéréotypée, il les voit à travers un crêpe, et ne distinguerait pas, j'en réponds un chardon d'avec une rose. Rien de particulier ne frappe cette organisation émoussée, très-inférieure à celle du paysan le plus fiévreux et le plus indolent de la Campagne de Rome. En fait de religion, il est impossible de savoir s'il a la notion de Dieu à quelque degré que ce soit. Il parle chapelle, reliques, cierges, offices et chapelet; mais je ne crois pas qu'au-dessus du matériel du culte, il ait une idée, un sentiment religieux quelconques.
Quant à la société religieuse et politique de son pays, ce sont lettres closes pour lui. Il confond dans la même soumission béate et souriante tout ce qu'il peut avoir de respect et de foi pour le pape de 1848 et pour le pape d'aujourd'hui; et non seulement il approuve et bénit le pape passant d'un système au système opposé, mais encore il admire et bénit, parmi les princes de l'Église, les plus ardents ennemis de tout système émanant du pape. Pourvu qu'on soit cardinal, évéque ou seulement abbate, on est un personnage nimbé, qui l'éblouit et le subjugue. Bref, on ne peut rien tirer de lui, et Dieu sait bien que je ne voulais en tirer autre chose que des renseignements à mon usage sur ma situation personnelle; mais cela même fut impossible: tout aboutissait à cet éternel Chi lo sa? qui est arrivé à me porter sur les nerfs. Mes questions l'effrayaient; il ne les comprenait même pas. Il ne savait pas si le cardinal avait agi réellement; il ne savait pas si mon affaire était poursuivie au civil ou au religieux, si j'avais affaire au giudice processante, juge d'instruction du pays, ou à l'inquisiteur de droit, président du tribunal ecclésiastique, ou enfin au saint-office proprement dit; car ces trois juridictions fonctionnent tour à tour et peut-être simultanément dans les poursuites politiques, civiles et religieuses. Or, dans ce pays-ci, l'accusation portée contre moi peut être envisagée sous ces trois faces.
Quand je vis que mes questions étaient superflues, j'engageai Tartaglia à reconduire le capucin à son couvent; mais celui-ci, pris de terreur, refusa de sortir avant deux heures du matin.
– A l'heure qu'il est, dit-il (il était dix heures), mon couvent est fermé, et il ne sera rouvert que lorsqu'on sonnera matines. Ne vous inquiétez pas de moi; je m'éveillerai de moi-même à ce moment-là; je vas m'étendre sur votre lit et faire un somme.
Cette proposition me révolta, car le bonhomme était d'une malpropreté classique. Tartaglia m'en préserva en lui disant qu'il ne fallait pas risquer d'être surpris dans ma chambre, et il l'emmena coucher dans le cellier à la paille, où, en cas d'événement, il pourrait se tenir coi et n'être pas découvert.
XXXII
Mondragone, 20 avril.
Comme il m'eût été impossible de dormir, j'enlevai le souper, je donnai de l'air à ma chambre, puis je m'enfermai et rallumai la bougie afin de tromper l'inquiétude et la tristesse en reprenant ce journal. Mais je n'avais pas écrit une ligne que l'on frappa de nouveau à ma porte. Un pareil incident m'eût bouleversé hier, lorsque je me sentais seul au monde avec Daniella. Aujourd'hui que je ne l'attends plus et que toutes mes précautions pour conjurer le destin seraient à peu près inutiles, je me sens préparé à tout et déjà habitué à cette vie d'éventualités plus ou moins sérieuses.
Je répondis donc: «Entrez!» sans me déranger.
C'était encore Tartaglia.
– Tout va bien, mossiou! me dit-il. Le capucin ronfle déjà dans la paille, et tout est tranquille au dehors. Je vais vous souhaiter una felicissima notte, et faire moi-même un somme. Je sortirai avec fra Cipriano à l'heure de matines, et pourrai revenir avant le jour avec vos provisions de bouche pour la journée. C'est le moment où les plus éveillés se sentent fatigués, et où l'on peut espérer de tromper la surveillance.
– Tu crois donc que, réellement, les jardins sont occupés par la police; le moine n'a pas rêvé cela?
– Il n'a pas rêvé, ni moi non plus. Rien n'est plus certain.
– Avoue-moi que tu en es toi-même, de la police?
– Je ne l'avoue pas, cela n'est pas; mais, si cela était, vous devriez en remercier le ciel?
– Tu pourrais donc en être et ne pas vouloir me livrer?
– On peut tout ce qu'on veut, amico mio, et quand on est à même de servir plusieurs maîtres, c'est le coeur et la conscience qui choisissent celui qu'on doit protéger contre les autres. Ah! mossiou, cela vous semble malhonnête, et vous riez de tout! Mais vous n'êtes pas Italien, et vous ne savez pas ce que vaut un Italien! Vous êtes d'un pays où toutes choses sont réglées par une espèce de droit apparent qui enchaîne la liberté du coeur et de l'esprit. Chacun pense à soi, chez vous autres, et chacun se sent ou se croit en sûreté chez lui. C'est cela qui vous rend égoïstes et froids. Ici, où nous avons l'air d'être esclaves, nous travaillons en-dessous de la légalité, et nous faisons ce que nous voulons pour nous et pour nos amis. L'obligation de se cacher de ce qui est bien comme de ce qui est mal, fait pousser des vertus que vous apprécierez plus tard: le dévouement et la discrétion. Vous devriez croire en moi, qui vous ai déjà rendu de grands services et qui vous en rendrai encore.
– Il est vrai que tu m'as fait traverser à cheval la campagne de Rome pour venir ici…
– Le dimanche de Pâques? En cela j'ai eu tort. J'aurais dû inventer quelque chose de mieux et vous empêcher de quitter Rome! Mais j'ai de la faiblesse