Pile et face. Lucien Biart
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La vieille horloge, qui avait sonné à la fois l'heure de la naissance du petit garçon et celle de la mort de sa mère, exerçait sur lui une singulière fascination. Françoise, pour apaiser les colères de l'enfant, l'amenait près de l'espèce de cercueil au fond duquel le balancier se démenait avec un entrain diabolique. Aussitôt qu'il put marcher, Gaston se dirigea de lui-même vers la salle à manger; il s'arrêtait sur le seuil, et, la bouche entr'ouverte, regardait les aiguilles courir sur les chiffres noirs. Quelquefois la tempête produite par la sonnerie se déchaînait à l'improviste, et alors il fuyait éperdu. L'âge le rendit plus brave; peu à peu il osa affronter le vacarme qui précédait l'annonce de l'heure, et le tic-tac du balancier devint sa musique de prédilection.
Un jour, Mademoiselle reçut une lettre de M. de La Taillade, qui vivait heureux à Paris et demandait de l'argent. Il annonçait en outre son prochain mariage avec Mme veuve Blanche Taupin, propriétaire de l'établissement du Cœur-Enflammé, et offrait à sa sœur de lui amener sa nouvelle épouse. Le soudard oubliait de s'informer de son fils, oubli qui n'affligea personne.
Oh! le temps, il nous échappe, il fuit, il n'est plus! Nous marchons en avant, dépensant les heures qui s'amoncellent derrière nous. Tout à coup un souvenir nous traverse l'esprit, nous faisons volte-face: comme l'horizon a changé! On croyait que c'était hier, et c'était il y a dix ans. On devient pensif devant ce passé qui a été nous, qui est mort et qui ne reviendra plus. On doute, on croit se tromper, on regarde autour de soi. Les enfants sont devenus des hommes, les hommes des vieillards; les vieillards, où sont-ils? D'autres êtres qui n'existaient pas hier les remplacent aujourd'hui. Quoi! c'était il y a dix ans! On se tâte, on s'examine, l'œil est moins sûr, les cheveux sont moins épais, les lèvres moins rouges, et ces plis qui sillonnent le front, quelle main les a formés? On montait, voilà qu'on descend, et l'on n'y songeait pas. Que d'angoisses, que de joies, que de douleurs, que d'espérances enfouies dans cette ombre qui est une moitié de notre vie! Ah! pourquoi s'être retourné? Et pourtant, on s'attarde à contempler ces ténèbres d'où la mémoire fait jaillir maintes étincelles, dont la plus brillante, par un phénomène singulier, n'est pas toujours celle des jours heureux.
Mademoiselle se livrait à ces réflexions alors que Gaston accomplissait sa septième année. «Déjà!» disait-elle; elle n'y pouvait croire et secouait la tête avec mélancolie. A cette époque, sur les instances du docteur, le petit garçon fut placé sous la surveillance d'une brave et honnête dame qui, en même temps que la civilité puérile et honnête, enseignait aux principaux enfants de la ville à distinguer un substantif d'un adverbe. Le jour où il fut conduit pour la première fois à l'école resta gravé dans l'esprit de Gaston. Dès la veille, il vit pleurer sa tante, qui ne se décidait qu'à contre-cœur à se séparer de lui, même pour quelques heures. Catherine, silencieuse, embrassait à chaque instant son favori, qui alla se coucher assez inquiet, se demandant si l'école où son parrain voulait le mener n'était pas en réalité un antre d'ogre. Le matin arrivé, deux heures se perdirent en pourparlers; enfin on se mit en route. Le soir, Gaston rentra enchanté: il avait jeté les fondements de plusieurs amitiés et négocié l'échange d'une toupie contre cinq billes, dont une de marbre.
Quelques mois plus tard, le docteur, en diplomate habile, prononça le mot collége. Mademoiselle, qui s'effrayait de voir Gaston grandir, imposait alors silence à son vieil ami.
«Il faut s'accoutumer à regarder l'avenir en face, disait celui-ci, c'est pour eux, non pour soi, qu'on élève les enfants, et nous l'oublions trop dans notre beau pays de France. Lorsque la société, grâce au progrès…
—Le progrès sera la suppression de vos affreux colléges.
—Ou du moins la suppression des méthodes vicieuses qu'on y suit par routine, reprenait le docteur. Le progrès…»
Et une fois sur ce thème, je ne sais qui eût pu l'arrêter. La belle âme que celle du docteur Fontaine! Les hommes devenaient bons, sages, dignes et libres dans ses utopies; la veuve était protégée, l'enfance instruite, et les jeunes gens, robustes et sains, épousaient vaillamment les jeunes filles sans dot. Comme sa vieille jument jaune avait raison de hennir lorsqu'elle passait, selon sa fantaisie, d'un bord à l'autre de la route, portant son maître toujours absorbé dans la recherche des nouvelles perfections dont il voulait doter le monde futur! Les bêtes ne le sont pas tant qu'on pense, et si la jument hennissait, c'était sans doute par orgueil de sentir sur son dos ce fardeau aussi rare sur une selle que partout ailleurs: un homme de bien.
Heureux, content, choyé, Gaston atteignit sa huitième année. A cette date, on vit souvent Mademoiselle en conférence avec son notaire. Le soir, elle s'oubliait pensive près du lit de son neveu, qu'elle embrassait de temps à autre, tout en prenant garde de ne pas l'éveiller.
«Chère tante, dit-il une nuit qu'elle le croyait endormi, pourquoi pleures-tu?
—Je songe à ton avenir, répondit Mademoiselle, qui souleva l'enfant pour le presser contre son cœur.
—Vas-tu donc m'envoyer au collége, ainsi que le demande mon parrain?
—Pas encore; mais il faudra nous y résoudre; tu n'es pas riche et tu dois apprendre à travailler.
—Je veux bien travailler; ce que je ne veux pas, c'est te quitter. Tu es riche, toi!
—Hélas! non, cher petit, murmura Mademoiselle, dont les larmes recommencèrent à couler.
—Et c'est pour cela que tu pleures? Ris donc, va! lorsque je serai grand, je saurai bien gagner de l'argent pour toi et pour Catherine.»
Et, prenant la main de Mademoiselle entre les siennes, l'enfant se rendormit.
Catherine, sans connaître le docteur Pangloss, était presque de son avis. Que lui manquait-il? la maison était assez vaste pour occuper son activité, et, après Mademoiselle, Gaston ne chérissait personne autant que la vieille servante. L'été, elle conduisait son favori chez Françoise, à Maulette, où Petit-Pierre, gars de la plus belle venue, s'évertuait à compléter l'éducation de son frère de lait. Il l'entraînait au grenier, parmi les bottes de foin; à l'étable, où Jeannette, tout en ruminant, contemplait d'un air pensif les deux amis. Puis on visitait le poulailler pour chercher des œufs, et enfin on revenait dans l'enclos pour grimper aux arbres. Le docteur approuvait ces exercices hygiéniques. Parfois, les jours de vacances, il prenait son filleul en croupe et lui exposait, entre deux visites, quelques-unes de ses théories sur les sociétés de l'avenir.
«Il y a donc des gens méchants? demanda un jour Gaston.
—Non, répondit le docteur, il n'y a que des ignorants qu'il faut plaindre; le mal, sur la terre, vient de l'ignorance.
—Catherine ne sait pas lire, mon parrain, et tout le monde la trouve bonne.»
Le docteur sourit et pinça le bout de l'oreille de l'enfant.
«Tu me comprendras plus tard», dit-il.
Ces jours d'excursion, Mademoiselle se rendait au-devant de son ami et de son neveu, vers l'heure présumée de leur retour. Gaston était le premier à l'apercevoir, tantôt assise au bord d'un fossé, tantôt cheminant sur la route, un livre à la main,